Introduction à l'hypnose clinique






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Claudine ou l'enfance redécouverte

Les thérapies cathartiques, on l'a vu, réservent souvent des surprises, tant pour le praticien que pour le sujet. Ce dernier entre en thérapie et termine la thérapie avec une croyance culturelle qui va lui permettre de donner un sens à ses expériences vécues sous hypnose. Certains croient fermement qu'ils ont revécu des existences antérieures, d'autres penchent pour une traduction symbolique de leurs traumatismes, d'autres enfin ne savent pas et se retrouvent soudain confrontés à la réapparition de pans entiers de leur enfance qui avaient été totalement occultés. C'est le cas de Claudine.

Claudine a cinquante-six ans. Elle est chirurgien dans une grande ville de France. Lors de notre première rencontre, elle me dresse la liste de ses malheurs et me demande si l'exploration de ses vies antérieures pourrait améliorer sa vie présente. Elle ignore encore qu'en fait de vies antérieures, ses régressions vont déchirer le voile qui recouvre une partie de son enfance.

- Tout a commencé il y a une dizaine d'années. Mon mari avait une maîtresse devant laquelle je me suis effacée lorsqu'il me l'a plus ou moins demandé. Malgré cela, cette femme m'a toujours poursuivie. Elle a épousé mon ancien mari, puis l'a assassiné sans que rien puisse être prouvé et s'est ensuite acharnée contre moi.

- De quelle façon ?

- Professionnellement, mes activités ont commencé à battre de l'aile malgré ma réputation et mes excellents résultats. Puis, ma mère est tombée malade, mon nouveau mari a été atteint d'un cancer et cela l'a contraint à abandonner une belle situation en devenant lui aussi grabataire. Nous avons eu coup sur coup trois cambriolages à la maison, la ruine soudaine, des dettes par-dessus la têteŠ Je suis sûre que c'est toujours cette femme qui me poursuit.

- Qu'est-ce qui vous fait affirmer cela ?

- Des occultistes m'ont dit qu'elle mettait en oeuvre des forces de l'au-delà. On m'a dit que l'on m'a ensorcelée avec des procédés africains.

- Et qu'attendez-vous de moi exactement ?

Elle a un sourire confus. "Vous devez penser que je suis folle. Je le suis peut-être. Je suis venue vous voir parce que je me dis parfois que cette femme n'y est peut-être pour rien. Je me dis que toutes ces idées sont peut-être en relation avec une dette karmique...".

Claudine présente d'énormes résistances. Bien qu'elle dise avoir fréquenté un atelier de relaxation, elle éprouve de grandes difficultés à se laisser aller. Il faut plusieurs séances de travail sur le corps pour défaire les plus gros "noeuds". Un jour, alors que je procède à l'induction, c'est comme si elle était soudain propulsée dans le passé. Je lis sur son visage et sur ses lèvres un étonnement croissant. Et tout commence.

 

- Quelle surprise !

- Qu'y-a-t-il ?

- Je viens de pénétrer dans la maison et j'éprouve un sentiment de négligence, d'abandon, de décrépitude. La première idée qui me vient à l'esprit est que tout le monde ici vit dans un bain de folie, totalement en dehors de la réalité. J'ai l'impression de débarquer dans un film fantastique. Oui, on dirait vraiment qu'ils sont tous fous !

- De qui parlez-vous ?

Elle fronce les sourcils et fait une grimace de dépit.

- Je ne sais pas. Je ne vois plus rien. La maison a disparu. Ça m'agace.

- Détendez-vous. A trois, d'autres images vont s'imposer à vous. 1... 2... 3.

- Ah, voilà une petite fille ! Elle est toute chétive, la pauvre. Non, à dire vrai, elle n'est pas si chétive. C'est son air triste qui me fait dire cela. Je crois qu'elle n'est pas heureuse et ça se lit sur son visage.

- Qui est cette petite fille ?

Grimace, hésitation. Les lèvres de Claudine tremblent.

- On dirait que c'est moi.

- Pourquoi êtes-vous triste ?

- Parce que j'ai une éducation très rigoriste. Cela me rend terriblement malheureuse, cela m'étouffe. Je ne serai pas une femme comme les autres, j'en suis sûre. On me dit et on me répète sans cesse que beaucoup de choses sont malséantes et qu'il faut les cacher. Oui, surtout ne jamais en parler, faire comme si elles n'existaient pas.

- Quelles choses ?

- Il ne faut pas montrer qu'on va aux toilettes, ne pas dire je t'aime, étouffer les sentiments, ne pas ouvrir tout de suite une lettre qu'on vient de recevoir parce que l'impatience est un vilain défaut... J'ai tant besoin qu'on s'occupe de moi !...

Elle se met à pleurer.

- Que faites-vous en ce moment ?

- De la couture. Je préfèrerais lire mais Maman ne veut pas. Elle dit que les lectures saines sont rares, que le démon se cache partout, qu'il faut faire attention. Parfois, le soir, j'ai droit à quelques pages mais je ne lis pas moi-même. C'est Maman qui lit et ce qu'elle raconte ne veut rien dire parce qu'elle épure au fur et à mesure. Elle lit une phrase des yeux, juge que je peux l'entendre, puis me la lit. Puis elle lit des yeux une autre phrase, secoue la tête et passe à une autre phrase. L'histoire est en miettes, elle n'a plus de charme. Je le dis à Maman et elle me gronde. Elle dit que je ne suis jamais satisfaite, que je suis une vilaine fille. Elle sort de ma chambre. Je me tourne vers le mur. Je m'endors. Je suis une petite fille triste.

- Où est Papa ?

- Il est alité depuis des années. Malade.

- Qu'est-ce qu'il a ?

- Je ne sais pas. Les enfants ne doivent pas poser de questions.

- C'est votre père, tout de même !...

- Quelquefois, je me le demande. A certains moments, il a des regards si tendres, si aimants, si paternels. Il m'appelle "mon bébé". Et puis, à d'autres moments, il m'envoie promener sans ménagement. C'est peut-être à cause de sa maladie...

- Vos parents jouent parfois avec vous ?

- Jamais. Je ne joue jamais. Je suis toujours solitaire, toujours repliée sur moi-même. Je suis une petite fille très grande et très sérieuse. Très triste. Je ne joue même pas avec mes soeurs.

- Vous avez des soeurs ?

- Oui, mais il y a une telle différence d'âge entre nous ! 10 ans pour la cadette et 15 pour l'aînée. Elles ne vont tout de même pas jouer avec la petite !

- Vous les aimez ?

- Il n'y a rien à dire. Ce sont des larves.

Des larmes coulent sur les joues de Claudine.

- C'est méchant, ce que je dis. Elles sont comme moi, tout simplement. Elles ont été façonnées dans le même moule que moi et je serai comme elles quand je serai grande. Mais je veux dire par là qu'elles ne manifestent aucune révolte, elles ne prennent jamais ma défense. Pourtant, elles voient bien que je suis triste. Encore plus qu'elles.

- Avancez dans le temps. Avancez jusqu'à un événement important. 1... 2... 3. Où êtes-vous maintenant ?

- Je suis dans la chapelle.

- Il y a une chapelle près de chez vous ?

- Non, la chapelle, c'est le nom que Maman donne au grenier.

- Pour quelle raison ?

- Parce qu'elle l'a aménagé comme un lieu de souvenir. Il y a là de vieilles photographies de tous les membres de la famille qui sont décédés. Les cadres sont alignés sur une table. Et puis, il y a des bougies dans des chandeliers, des soucoupes de métal dans lesquelles brûle de l'encens. C'est un endroit sinistre et je déteste y aller.

- Pourquoi y allez-vous ?

- Parce que Maman m'oblige à y faire ma prière tous les soirs. Il y fait très froid, et j'ai peur.

- Tout le monde fait ses prières ici ?

- Oh oui ! Sauf Papa, bien sûr, qui ne peut pas bouger. Quant à Maman, je me demande si ce n'est pas sa maison...

- Comment cela ?

Les lèvres de Claudine se remettent à trembler.

- Je ne sais pas pourquoi j'ai dit cela.

- A 3, vous allez savoir pourquoi. 1... 2 ... 3.

- Mon Dieu ! Mais qu'est-ce qu'elle fait ? Elle... elle se frappe, on dirait.

- Qui se frappe ?

- Maman. C'est la nuit. Je me suis levée et je suis derrière la porte de la chapelle. Je regarde par le trou de la serrure. J'ai un peu sommeil et je me demande si je ne rêve pas. Je vois les petites flammes des bougies et je vois...

- Quoi ?

- Maman est à genoux devant la table où se trouvent les photographies et elle se frappe avec une espèce de fouet, de martinet, je ne sais pas.

Son visage grimace de dégoût et de peur.

- Mais elle est complètement folle ! Comment cette femme peut-elle être ma mère ? J'ai envie de pleurer, de crier, je voudrais pousser la porte...

- Avancez dans le temps. Avancez de quelques minutes.

Claudine met son bras devant son visage, comme pour se protéger des coups qu'elle semble recevoir.

- Arrête, Maman, je ne voulais pas, je ne voulais pas. Je t'en supplie, ne me frappe pas !

- Que se passe-t-il ?

- Elle me frappe. Mon Dieu, comme elle me frappe ! Mais pourquoi fait-elle cela ? Il y a des cris, je vois mes soeurs en chemise de nuit devant la porte ouverte. Elles regardent la scène, horrifiées. Ma mère leur hurle de s'en aller. Elles ne prennent pas ma défense et s'en vont. J'entends aussi mon père qui crie, qui demande ce qui se passe et personne ne lui répond. A nouveau, je vois cette maison, la maison de tout à l'heure, celle qui a disparu d'un coup. Maintenant, je sais que c'est la maison dans laquelle nous habitons. Tout le monde est fou chez nous.

Claudine se met à sangloter. Elle est trop éprouvée pour que nous poursuivions la séance. Toute une enfance gommée de la conscience vient de remonter au grand jour.

La semaine suivante, elle me dit avoir beaucoup réfléchi à son histoire. Elle s'est efforcée de coucher par écrit son récit et m'avoue son incompréhension. Elle a l'impression qu'un passé inconnu - qui est pourtant le sien - est soudain vomi devant ses yeux. C'est comme si toute son enfance n'avait pas existé. Un rideau était tombé à une certaine époque de son adolescence et la mémoire des années précédentes s'était effacée. Claudine a soif d'en apprendre davantage et son impatience est telle que la régression s'opère cette fois très rapidement.

- Ah (petit sourire), j'ai changé. Je suis devenue une adolescente. (Elle se rembrunit). Les relations avec ma mère n'ont pas changé. Elles sont pire, justement parce que je suis devenue adolescente. Je suis plutôt jolie, mes seins commencent à pousser, des garçons et des hommes me regardent dans la rue. En fait, je suis sûre que ma mère est jalouse de moi. Elle me considère comme une rivale.

- Habitez-vous toujours la même maison ?

- Oui.

- Qu'est-ce qui a changé dans votre vie ?

- (Tic nerveux de la paupière). Ma grande soeur est morte. Je ne sais pas de quoi. Mon autre soeur est toute fanée. On dirait une... une croupissure !

- Et votre père ?

- Il en bave, le pauvre ! Si je n'étais pas là pour lui donner un peu de tendresse... Il ne parle presque plus, mange très peu et dort presque tout le temps.

- Vous ne savez toujours pas quelle est sa maladie ?

- Non, une fois, j'ai essayé de le faire parler. Il a juste souri et a fermé les yeux. Je me demande s'il n'est pas malade de Maman. (Elle se remet à pleurer) J'imagine qu'il n'a jamais été assez fort pour tenir tête à Maman ou se débarrasser d'elle et il est tombé malade pour ne pas avoir à affronter la situation.

- Vous avez demandé à votre mère de quoi il souffre ?

Claudine se met à trembler.

- Je ne demande plus rien à Maman. J'évite de lui parler.

- Depuis quand ?

- Depuis qu'elle m'a frappée.

- Cette nuit-là, dans la chapelle ?

- Oui.

- Pourquoi vous a-t-elle frappée ? Vous le savez, maintenant ?

- Elle n'a jamais dit.

- Vous le lui avez demandé ?

- Oui.

- Qu'a-t-elle répondu ?

- Elle m'a envoyé une gifle. Moi, je crois que c'est parce que je l'ai surprise.

- Comment vivez-vous votre adolescence ?

- Il n'y a rien à dire. Je suis triste, triste à en mourir. Je vois que mon corps se transforme, je voudrais lire, me promener dans la campagne, avoir des amies... J'ai l'impression de ressembler à une momie.

- Savez-vous ce que vos parents attendent de vous ? Quelle vie aimeraient-ils pour vous?

- (Soupir). Si seulement je le savais ! Il me semble que je vis pour rien.

- Avancez dans le temps. Allez à un événement important de votre vie. 1..., 2..., 3. Quel âge avez-vous maintenant ?

- Treize, quatorze, quinze... Je ne sais pas au juste (des larmes roulent sur ses joues).

- Pourquoi pleurez-vous ?

- Je suis devant ma glace. C'est le soir. Je me déshabille devant la glace et je... je défais mes bandelettes (elle se met à sangloter).

- Qu'est-ce que c'est que ces bandelettes ?

- Maman m'a toujours dit de me méfier des hommes. Elle dit que je devrais avoir honte d'avoir une poitrine pareille. Alors... (ses larmes l'étouffent).

- A 3, vous allez retrouver votre calme et me raconter ce que vous faites de ces bandelettes. 1... 2... 3.

Elle renifle, a un hoquet et reprend une voix à peine plus apaisée.

- Tous les matins, j'enroule une large bande de tissu autour de ma poitrine pour l'écraser. Je serre très fort pour qu'on ne remarque pas mes seins. Maman vient toujours vérifier que c'est suffisamment serré. Parfois, elle n'est pas contente. Elle me fait tout défaire et enroule elle-même le tissu en serrant si fort que ça me fait mal et que ça m'étouffe !

- Et vous, vous pensez que vous devez vous méfier des hommes ?

Elle prend un air étonné.

- Ben, si Maman le dit... Cela doit être vrai.

- Avancez encore dans le temps. A 3, vous allez retrouver un autre événement important. 1... 2... 3. Maintenant, quel âge avez-vous ?

- Dix-sept ans, je crois. (Elle croise et décroise nerveusement ses jambes).

- Que faites-vous ?

- Je prépare du café. Du café turc. Papa en raffolle et il m'en a demandé. Je lui dis que je ne peux pas, que je suis pressée, que je vais être en retard. Il prend une mine peinée et m'appelle encore "Mon bébé", et bien sûr, je lui fais son café.

- Vous avez peur d'être en retard, avez-vous dit ?

- Oui, je donne des cours à une jeune écolière. C'est la fille de nos voisins. Nous habitons au troisième étage et eux au deuxième. (Elle croise et décroise toujours ses jambes).

- Vous aimez ce que vous faites ?

- Je le fais sans enthousiasme. La petite fille est malade depuis longtemps. C'est pour cela que je lui donne des cours.

- Allez-y, allez chez vos voisins.

- Oui, c'est vrai, c'est l'heure, je vais être en retard. Mais c'est drôle...

- Quoi donc ?

- On dirait que le cours est terminé. Je sors de la chambre de la petite fille. Son papa me prend doucement le bras et me montre une porte. Mon Dieu ! Je ne comprends pas. Il m'entraîne gentiment. Je me sens bizarre, toute molle. Il... il pousse la porte, pénètre avec moi dans la pièce. C'est une chambre. Tout est sombre parce que les tentures sont tirées. Et d'un coup...

Claudine semble sidérée.

- Mon Dieu ! Il m'embrasse, il glisse sa main entre mes cuisses. Je sais que c'est mal, que ce que je fais est terrible, que c'est l'oeuvre du démon. Et puis, je me laisse déshabiller, je me laisse faire. L'homme est beau, séduisant. J'aime ses yeux, ses lèvres, ses caresses, ses baisers, ses mains sur moi...

La séance avec Claudine se termine par une scène classée X. A son retour dans le présent, mon sujet n'en revient pas.

- Je ne comprends pas ! Je sais que tout cela a existé, je sais que j'ai vécu tous ces événements et je suis sûre que je ne les ai pas oubliés ! Et pourtant, depuis si longtemps, jamais une seule pensée de cette époque n'est revenue ! Cela me fait penser à ces grands draps que l'on met sur les meubles lorsque l'on s'absente d'une maison pour un long moment... J'ai le sentiment d'avoir vécu avec un crâne vide depuis des années ! Cet homme dont j'ai parlé, je me souviens maintenant l'avoir rencontré à plusieurs reprises et c'est à cause de lui que nous avons déménagé.

- On a découvert votre liaison ?

- Oui, ma mère, évidemment ! Maintenant, je revois la scène... Cela a été terrible ! Elle devait se douter de quelque chose et m'a battue pour me faire avouer. (Elle se met à pleurer à chaudes larmes).

La semaine suivante, la séance commence par une bonne nouvelle. Des connexions se sont faites et Claudine m'annonce qu'elle ne souffre plus de ces crises d'étouffement qui la handicapaient depuis toujours.

- Cela me prenait pratiquement chaque jour, surtout au réveil. J'avais l'impression de manquer d'air, d'étouffer pour de bon. Cela m'angoissait terriblement. Maintenant, je comprends ce que ces crises signifiaient. C'était le souvenir des bandes de tissu que je m'enroulais autour de la poitrine et qui m'étouffaient alors réellement. Maintenant, j'ai hâte d'en savoir davantage sur cette pauvre gamine que j'ai été !

La régression est rapide et Claudine reprend son récit.

- Quel âge avez-vous ?

- J'ai 4 ans et nous avons très froid. Nous sommes en train de ramasser des feuilles mortes. Nous ramassons tout ce qui peut se brûler. Nous souffrons beaucoup.

- Pourquoi ?

- Parce que nous avons très froid.

- Vous êtes avec vos parents ?

- Non, ils sont morts.

C'est à mon tour de froncer les sourcils. Je ne comprends plus.

- Avec qui êtes-vous, alors ?

- Avec mes deux soeurs. J'ai deux grandes soeurs.

- Où habitez-vous ?

- Dans la forêt. Une cabane dans la forêt.

- Vous vivez seulement avec vos soeurs ?

- Oui.

Claudine parle avec une voix étrange, plus rauque, traînante. Elle avale à moitié ses mots et s'exprime avec un accent que je ne parviens pas à définir.

- Dans quel pays habitez-vous ?

- ...

- De quoi vivez-vous ?

- Mes soeurs font la cuisine pour les voyageurs de passage. Elles se font aussi payer parce qu'elles couchent avec eux ou avec d'autres. J'aime bien cette vie. Il y a toujours du monde chez nous, le jour et la nuit. Je vois toujours des visages nouveaux. Les hommes sont gentils ; parfois, ils s'amusent avec moi. Il y a juste une chose que je n'aime pas (elle a une moue de petite fille pas contente).

- Qu'est-ce que c'est ?

- Mes soeurs me font souvent sortir dehors, en plein froid, quand elles reçoivent. Je n'aime pas çà, j'ai froid...

- Avancez dans le temps. Allez jusqu'à un événement important.

- Je ne vois plus rien. Ah si ! Tiens, ce n'est plus la même maison ! (Claudine a repris sa voix normale).

- Parlez-moi de cette maison.

- Nous vivons à l'hôtel.

- Vous êtes en vacances ?

- Non, c'est un hôtel chic dont nous occupons un appartement à l'année. C'est en Suisse et il faut aller à l'école. On avait promis à ma mère que l'établissement était extraordinaire et tout et tout. En fait, je suis la plus jeune de toutes les élèves et il n'y a pas de classe pour moi. Les autres filles sont très méchantes avec moi. Une fois, elles m'ont entraînée dans les bois et m'ont mis de la résine de pin dans les cheveux. Il a fallu me raser complètement parce qu'on ne pouvait pas faire partir la résine. Je me suis retrouvée avec deux ou trois épis de cheveux...

- Que faites-vous de vos journées ?

- Je ne sais pas. A l'école, on nous impose une compagne. Nous n'avons pas le droit de la choisir. Moi, je préfère aller me promener toute seule dans la campagne. Tiens, voilà une soeur de l'école ! Elle me demande pourquoi je suis toujours seule. Je réponds que je ne suis jamais seule avec mes pensées. Elle n'est pas du tout contente de ma réponse et, le soir, elle le répète à ma mère qui me gronde très fort.

- Que faites-vous d'autre dans la journée ?

- J'écris.

- Qu'est-ce que vous écrivez ?

- Des poèmes, je crois.

- Quelqu'un sait que vous écrivez cela ?

- Ma mère. Elle dit que c'est idiot, que je ne dois plus faire cela.

- Et vous continuez ?

- Non.

- Pourquoi habitez-vous en Suisse ?

- La guerre. Papa travaillait dans un Ministère et nous avons dû fuir. Il travaillait avec les Allemands.

- Quand l'avez-vous su ?

- J'ai entendu un jour, derrière une porte. Maman a ouvert et m'a giflée.

 

Pendant la semaine qui suit, Claudine a établi de nouvelles connexions.

- Comment comprenez-vous les scènes que vous avez racontées lors de la dernière séance ?

- Celle de la forêt ? Je ne sais pas. J'ai peut-être une explication... Je ne crois pas que ce soit une vie antérieure. Je crois plutôt que ma haine pour mes parents et mes soeurs ne peut pas encore être criée ou dite avec des mots. Alors, j'ai imaginé pour cette petite fille une vie de désolation avec des parents morts parce que j'ai dû inconsciemment souhaité à maintes reprises qu'ils le soient et des soeurs prostituées à cause du mépris que j'ai éprouvé pour elles. Ils sont tous morts aujourd'hui et je suppose que j'ai quand même dû me sentir inconsciemment responsable de leur mort...

- Quels changements dans votre vie pourraient vous indiquer que cette analyse est la bonne ?

Elle réfléchit un instant.

- Je crois que si je n'éprouve plus le sentiment d'être toujours prise en défaut, cela voudra dire que mon analyse est bonne.

- A quel âge êtes-vous devenue autonome par rapport à vos parents ?

- Autonome à quel point de vue ?

- Donnez au mot le sens que vous voulez.

- Je ne suis jamais devenue autonome. Même lorsque j'ai eu mon indépendance financière, j'ai continué à vivre chez mes parents. J'avais envie de louer un petit atelier d'artiste mais, lorsque j'ai osé en parler, cela a fait un drame. "Oui, avec tout ce que nous avons fait pour toi, tu veux nous quitter...". Vous voyez le genre de réaction. J'étais une fille indigne, pas reconnaissante pour un sou. Mais, bon sang ! de quoi aurais-je pu être reconnaissante ? De cette vie qu'ils m'ont faite... ? En voulant louer un atelier, je voulais juste avoir un coin à moi, mais on imaginait tout de suite un lieu de débauche où je me roulerais dans le stupre !

- A quel âge vous êtes-vous mariée ?

Elle a un rire qui sonne faux.

- A quel âge je me suis mariée ? Ouh, attendez que je compte... (Elle compte sur ses doigts). Trente-quatre ans.

- Il vous arrivait auparavant d'inviter des garçons chez vous ?

- Cela m'est arrivé, une fois...

- Et comment cela se passait avec vos parents ? Ils l'ont accepté ?

- Oh oui, pour mieux me détruire ! Ils s'en servaient comme d'un homme à tout faire. Il venait pour le repas que Maman avait préparé puis après, le garçon servait de chauffeur pour emmener Maman en promenade. Quant à moi, il était hors de question de me laisser seule avec un garçon pendant le moindre instant. On me comptait les minutes. Le soir, lorsque je le raccompagnais en bas de l'immeuble, il ne fallait pas m'attarder. Si je mettais cinq minutes, on me disait "Mais l'ascenceur met une minute à descendre. Qu'as-tu fait ?". Je disais que la voiture était garée un peu plus loin et on me répondait que je n'avais pas besoin de le raccompagner à sa voiture. A trente ans, vous vous rendez compte ! J'ai l'impression d'avoir vécu pour rien. Je ne me souviens pas de moments heureux... Si, de victoires professionnelles, rien d'autre. Une vie de néant. Ma seule satisfaction est de sauver des vies, la vie d'autrui. (Elle a un petit rire). Je me demande si je n'ai pas choisi cette profession comme un symbole. C'est comme si je m'efforçais de conserver chez les autres la flamme de vie que je n'ai jamais sentie en moi. Maintenant, il est vraiment temps que je vive enfin pour moi.