Introduction à l'hypnose clinique






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"Mon père veut toucher mon sexe !"

Roland est issu d'une famille bourgeoise du nord de la France. Vis-à-vis de son père, médecin et notable de sa ville, il nourrit - depuis toujours, lui semble-t-il -, une haine farouche qu'il ne sait pas expliquer. Le dialogue est rompu depuis bien longtemps avec lui. Avec sa mère, les relations ne sont guère meilleures. Infirmière de formation, elle n'exerce pas et Roland ne parvient pas non plus à comprendre d'où vient le profond mépris qu'il affiche à son égard. Inutile de discuter ; depuis la prime adolescence, les conversations se terminent toujours par des cris. La famille est d'ailleurs rarement réunie. Après avoir été outrancièrement "couvé" pendant de trop longues années, Roland a quitté la maison à vingt-deux ans et vit à l'autre bout de la France. Il ne voit pas non plus son frère ni sa soeur avec lesquels il semble n'avoir aucun lien d'affection. Homosexuel, Roland avoue par ailleurs un fétichisme très marqué et expose, un peu gêné, de curieux fantasmes : attirance pour la literie blanche à l'exclusion de toute fantaisie de couleur, plaisir de se passer des glaçons sur la poitrine, immobilisation pendant l'acte sexuel à l'aide de cordes. Sur le plan physique, le jeune homme souffre enfin d'un eczéma douloureusement pruriant.

Dès la première séance, Roland répond parfaitement aux diverses étapes du protocole régressif.

- Où êtes-vous ?

- Dans le parc. Nous avons un grand parc autour de la maison et j'y suis plus souvent qu'à l'intérieur de la maison.

- Comment est ce parc ?

- Plein de grand arbres, de coins et de recoins sombres. Il y a quelques statues, de vieux bancs...

- En quelle saison sommes-nous en ce moment ?

- C'est l'automne. Ma saison préférée. Les chemins de terre sont recouverts de feuilles mortes. Les tons de roux dominent. Ça sent le champignon.

- Comment êtes-vous habillé ?

- J'ai un anorak et un bonnet de laine. J'ai mis mes gants dans mes poches.

- Pour quelle raison ?

- Je les déteste ! C'est Maman qui les a faits et elle m'oblige à les porter. Elle a cousu un petit noeud bleu sur chaque poignet. C'est ridicule !

- Quel âge avez-vous ?

- Quatorze ans.

- A 3, vous allez avancer dans la journée et vous retrouver à l'intérieur de la maison. 1... 2... 3. Dans quelle pièce êtes-vous ?

- Dans le salon.

- Décrivez cette pièce.

- C'est une très grande pièce, meublée chaleureusement. Il y a beaucoup de tapis et j'aime me coucher par terre pour lire mais Maman et Papa ne veulent pas. Ils disent que cela ne se fait pas.

- Que faites-vous en ce moment ?

- Je récite mes leçons.

- Tout seul ?

- Non, à Maman.

- C'est toujours à elle que vous les récitez ?

- Oui.

- Pourquoi ?

Roland a soudain un tic qui fait trembler sa joue.

- ... Je ne sais pas...

- A 3, vous allez savoir pourquoi. 1... 2... 3.

-... (sa joue tremble toujours). Parce que Papa est sévère.

- Et Maman ne l'est pas ?

- ...

- Comment est Maman ?

- ...

Roland ne répond pas. Son visage est déformé par le tic. On y lit de la souffrance. Les mots voudraient bien dire quelque chose mais ils sont baillonnés. Il est encore trop tôt. Je choisis d'interrompre la séance.

La semaine suivante, l'abcès a un peu mûri. Roland a le visage plus sombre, plus renfermé. Pourtant, il fait montre à mon égard d'une politesse exagérée. C'est le genre de tentative de rapprochement qui doit laisser le praticien indifférent sauf à entrer dans le jeu du sujet et à mettre un couvercle sur sa souffrance.

- Où êtes-vous ?

- Dans le parc.

- Que faites-vous ?

- Je joue avec mes cousines. Les cousins sont dans la maison. Je joue toujours avec les filles.

- Quel âge avez-vous ?

- Douze ans.

- Avancez dans la journée jusqu'au moment où vous rentrez à la maison.

- Je suis dans la salle de bains. Je... (Son visage se referme encore davantage).

- Que faites-vous dans la salle de bains ?

- Maman me fait prendre mon bain.

- Vous ne prenez jamais votre bain tout seul ?

- Si, bien sûr ! Je suis seul dans la baignoire, mais Maman vient toujours près de moi pour me laver. Je déteste cela !

- Vous le lui dites ?

- Une fois, seulement. Elle m'a dit que j'étais méchant, que j'étais encore un petit garçon et qu'elle devait être là.

- Papa vient aussi, quelquefois ?

- Il... (Roland se met à trembler). Il venait, avant... Maintenant, il ne vient plus.

- Avant ? Quand était-ce, avant ?

-... Je ne sais pas...

- Avancez dans le temps. Retournez dans cette salle de bains, plusieurs années plus tard. Vous avez quatorze ans, maintenant.

Roland ne tremble plus mais ses bras se raidissent soudain et ses poings se serrent.

- Vous êtes dans votre bain ?

- Oui.

- Vous vous sentez bien ?

- Non.

- Que se passe-t-il ?

- Ils croient que je ne les entends pas mais je les entends.

- Qui ?

- Eux ! Ils parlent à voix basse et je sais qu'ils parlent de moi. Je suis sûre que Maman va venir !

- Pour vous aider à vous laver ?

- Oui ! DEHORS ! DEHORS ! LAISSE-MOI TRANQUILLE !

- Elle est entrée ?

- Oui et elle est toute surprise de ma réaction. J'en ai assez d'être le petit garçon ! Elle me gronde, me dit que je ne suis pas gentil... Je voudrais... JE VOUDRAIS LA TUER ! (Il fait mine de lancer quelque chose, et puis quelque chose encore).

- Que faites-vous ?

- Elle a voulu s'approcher de moi... Je lance tout ce que je trouve ! Le savon, le porte-savon, la brosse, le flacon de shampoing... JE LA HAIS !

- Dites-le lui, dites à Maman que vous la haïssez !

- JE TE HAIS ! JE TE DETESTE ! JE VOUDRAIS QUE TU DISPARAISSES ! QUE VOUS DISPARAISSIEZ TOUS LES DEUX !

Aussi soudainement qu'il s'est enflammé, Roland se calme. Je le ramène à l'état de veille et il m'interroge avec inquiétude.

- Que pensez-vous de mon agressivité ? Vous croyez que cela me fait du bien ?

Je lui explique qu'il a à peine soulevé le couvercle de la poubelle et qu'il faut maintenant vider complètement la poubelle et la nettoyer.

- Cela va me faire souffrir, alors ?

- Je ne sais pas.

- Mais pourquoi est-ce que j'ai toujours été aussi haineux vis-à-vis de mes parents ? Le fait de me couver aussi outrancièrement n'explique pas tout, quand même !...

- Il reste tout le contenu de la poubelle ! Elle se renversera lorsque le moment sera propice. Ce n'est pas quelque chose qui peut être programmé.

Les séances se succèdent, sans grandes révélations, jusqu'à ce qu'un jour...

- Où êtes-vous ?

- Dans ma chambre. (Il a une petite voix d'enfant).

- Que faites-vous en ce moment ?

- Je fais mes devoirs. Je suis assis à mon bureau et je travaille.

- Quel âge avez-vous ?

- Je ne sais pas bien. Je suis plus petit que les autres garçons à l'école. Je ne sais pas si j'ai huit ans ou dix ans. Tiens, voilà Papa !

- Il entre dans votre chambre ?

- Oui, il me caresse les cheveux et me dit de venir avec lui. Il me prend par les épaules et m'emmène...

- Où allez-vous ?

- Dans son cabinet, au rez-de-chaussée de notre maison. Il me fait rentrer dans le cabinet et referme la porte derrière nous.

- Vous êtes malade, en ce moment ?

- Non, je ne comprends pas. Papa ne veut jamais que j'entre dans son cabinet. J'y vais seulement quand il doit m'ausculter ou me mesurer pour voir si je grandis.

- Que se passe-t-il maintenant ?

- Il me dit de monter sur la table d'examen et de me coucher. Je demande à Papa si je suis malade. Il me répond que non, qu'il veut juste vérifier quelque chose, voir si je suis comme tous les petits garçons de mon âge.

- Oui...

- Il relève ma chemise et m'ausculte. (Il tremble). C'est froid, sur la poitrine ! Il écoute mon coeur, puis il pose son appareil et me dit de ne pas avoir peur. Il dégrafe mon pantalon et le baisse sur mes cuisses. Il veut me baisser mon slip. J'ai... j'ai un peu honte. Je dois rougir. J'ai mis ma main pour l'empêcher mais il me dit de ne pas avoir peur, qu'il faut qu'il regarde quelque chose.

- Pourquoi avez-vous honte ?

- Je ne sais pas.

- Est-ce parce que vous allez être nu devant Papa ?

- Je... Non, mais ce n'est pas pareil. Je ne peux pas expliquer... Je... (Roland se tortille sur le canapé). Je ne veux pas... Je mets ma main...

- Qu'y a-t-il ?

- Il veut me toucher et je ne veux pas. Il me donne une petite tape sur la main et je n'enlève pas ma main. Alors (il se recroqueville), il prend une grosse voix et me gronde...

Soudain, Roland ouvre les yeux et me regarde comme s'il ne comprenait pas ce qu'il fait ici.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Ça ne s'est jamais passé, ce n'est pas possible !

Le jeune homme est très perturbé. J'essaie de dialoguer un instant avec lui mais le lien avec l'histoire est rompu. On dirait qu'un rideau épais est retombé sur le passé. Il faut attendre la semaine suivante.

La semaine suivante, Roland arrive au cabinet très énervé. Il hésite à poursuivre sa démarche, prétendant que ce qu'il a imaginé au cours de la séance précédente ne sert à rien. Je lui dis qu'il est libre de continuer ou d'arrêter et il choisit de s'en tenir là.

Un mois plus tard, il reprend rendez-vous. Il m'annonce qu'il mène une vie impossible, qu'il dort très mal, que des images de la séance précédente lui reviennent sans cesse et qu'il veut bien "tenter encore une séance". Lorsque les personnes s'expriment ainsi, c'est que "cela" remue en elles et que l'issue que l'on croyait lointaine est peut-être toute proche. Roland reprend son récit au moment où il l'avait interrompu.

- Je n'aime pas quand Papa crie. Je me mets à pleurer mais il continue à me gronder parce que je ne veux pas le laisser faire.

- Il essaie toujours de vous déshabiller ?

- Oui, et je veux pas. Je retiens sa main. Je pousse des cris aigüs, je pleure, je crie... (il se met à sangloter).

- Oui...

- Il crie plus fort et il appelle Maman ! Elle arrive en courant. Je l'appelle au secours, elle se cache les yeux, puis fait un signe de croix. Elle dit "Tu crois vraiment ?..." et Papa crie encore plus et lui dit de me tenir les mains. (il sanglote à ne plus pouvoir parler).

- Que se passe-t-il ?

- Maman vient derrière moi. Je la revois qui fait un signe de croix, puis elle me prend les mains, les tire en arrière et les retient pendant que Papa...

Soudain, j'ai l'impression d'avoir devant moi un enfant en pleine crise de nerfs. Roland se débat sur le canapé contre le fantôme de ses parents, il couine, pleure, crie, appelle désespérément "Maman !".

- Que fait Papa ?

- Il a baissé mon slip et me touche le sexe. Il le malaxe, le palpe, le triture...

Roland a ouvert les yeux et s'est brutalement assis sur le canapé. Il a le visage livide, le front en sueur et ses mains tremblent sur l'accoudoir.

- Salaud ! Salaud !, murmure-t-il. SALAUD !

Il me regarde et semble prendre conscience de ma présence.

- C'est de la folie ! De la folie pure, cette histoire ! Je ne peux pas croire à çà ! Et pourtant, il y a tellement de choses qui me semblent familières !

Nous discutons un instant. C'est surtout pour moi l'occasion de le relaxer après cette épreuve douloureuse dont j'ignore ce qu'elle nous réservera. Roland m'annonce qu'il va téléphoner le soir-même à son père pour en avoir le coeur net et nous convenons d'un nouveau rendez-vous.

Une semaine plus tard, le jeune homme est assis devant moi. Il a perdu ses manières doucereuses ; même sa voix s'est affermie. Il m'abreuve d'informations : il a quitté son ami qu'il ne supportait plus, il ne pense même plus à ses fantasmes, il dort comme un bébé... Il veut en dire tellement que les mots se bousculent à ses lèvres. Le plus important vient enfin. Roland n'a pas téléphoné à son père ; dans son impatience, il a pris l'avion pour aller le voir. Le résultat de l'entrevue est éloquent.

- Je lui ai tout raconté, tout ce qui m'est revenu sous hypnose. Il a paru surpris et m'a dit qu'il se souvenait parfaitement de cet incident. Il m'a dit qu'à cette époque, mes testicules n'étaient pas descendus et qu'il s'en inquiétait. Il voulait, en tant que médecin, vérifier où j'en étais. Il a effectivement demandé à ma mère de me tenir parce que je me débattais. Je lui ai dit qu'il aurait tout de même pu demander à un autre médecin de vérifier. C'est vrai, quoi ! Pas mon père ! Ma mère pleurait. Elle a voulu m'embrasser mais je n'ai pas voulu. La plaie est encore ouverte. Plus tard, peut-être. Je ne peux pas faire une croix sur toute cette souffrance. En tout cas, j'ai compris beaucoup de choses. Mon attirance pour la literie blanche, le fantasme des glaçons sur la poitrine et des liens pendant l'acte sexuel. Tout se rattachait à cet événement. Le drap blanc de la table d'examen, la sensation de froid sur la poitrine au moment de l'auscultation, ma mère qui me tenait les mains... C'est comme si tout cela s'était gravé en moi en quelques instants ! Et cela aurait pu demeurer gravé pendant toute ma vie ! J'ai vraiment vécu une histoire de fantômes, mais c'est fini ! J'ai l'impression qu'un vent violent a soufflé sur tout cela. Quelque chose de tout neuf commence.