Introduction à l'hypnose clinique






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Les poches d'inconscience

Il est une situation dont nous n'avons pas encore parlé et qui surprend toujours le praticien dans l'accompagnement d'une régression. Il arrive en effet que les clés du problème posé par le sujet ne se situent pas forcément dans un lointain passé - comme la petite enfance, par exemple - mais dans une poche d'inconscience. Que sont ces poches d'inconscience ? Lorsque nous avons tenté de définir l'inconscient au début de cet ouvrage, nous avons souligné que cet état se rapportait dans son acception commune au sommeil, au coma, à l'anesthésie, à l'évanouissement, etc. C'est sur ces barreaux de l'échelle des EMC que viennent parfois se graver des stimuli qui vont donner naissance à des troubles, des désordres ou des maladies.

La programmation neuro-linguistique nous offre une approche claire de ces processus lorsqu'elle s'attache à expliquer ce que sont les ancres. Pour simplifier les choses, disons qu'une ancre est l'association entre d'une part un stimulus et d'autre part l'état dans lequel se trouve le sujet au moment où il perçoit ce stimulus. Cet état correspond à certains sentiments et émotions qui, par la répétition du stimulus, se trouvent indissociablement liés à lui. Par la suite, chaque fois que le sujet se retrouve en présence du stimulus, il se sent empli des sentiments et émotions qui lui sont rattachés et ce, même si le sujet ne perçoit pas consciemment le stimulus.

Prenons un exemple. Dans dix minutes, vous devez prendre la parole devant une assemblée de 500 personnes et, depuis une demi-heure, vous sentez que votre trac est en train d'augmenter. Cinq minutes avant votre apparition sur scène, les éléments constitutifs de votre trac atteignent leur paroxysme. Vous êtes affolé ; votre coeur bat à tout rompre ; vous avez envie de prendre vos jambes à votre cou et, à la fois, vous vous sentez paralysé ; votre gorge est sèche, votre estomac noué ; vos mains tremblent ; vous avez oublié votre texte que vous connaissiez pourtant par coeur... A ce moment précis - dans lequel votre émotion est donc très forte -, votre environnement sensoriel est composé des éléments suivants : léger bruit de voix dans la salle (il vous parvient assourdi de derrière le rideau de scène) ; bruit de meubles et de décors qu'on déplace en coulisses (cela provoque un raclement sur le plancher) ; un juron lâché par un technicien qui vient de se faire mal ; le son des micros que l'on teste une dernière fois (Un... Deux... Un... Deux... Trois) ; le bruit d'une cuillère à café tournant dans une tasse (c'est le régisseur, assis juste à côté de vous, qui remue son breuvage en lisant un papier).

Cet ensemble de stimuli va se trouver désormais indissociablement lié à l'état émotionnel dans lequel vous vous trouvez. Cela ne signifie pas pour autant qu'à l'avenir, le simple bruit d'une cuillère à café tournant dans une tasse va suffire à vous replonger dans un état de trac extrême. Mais cela signifie que, déjà, en présence de ce seul stimulus, vous risquez de ressentir un léger malaise que vous ne saurez pas identifier. Si un second stimulus vient s'ajouter au premier, votre malaise va augmenter. Exemple : si vous prenez un café dans un appartement alors que vous emménagez et que les déménageurs sont en train de pousser des meubles sur le sol. Si enfin plusieurs stimuli se retrouvent liés en un même moment, l'ancre va être totalement réactivée et vous allez connaître à nouveau l'état que vous avez connu derrière le rideau plusieurs années auparavant.

Cet exemple a pour but de vous expliquer comment se crée une ancre et de quelle façon elle est réactivée sans que vous le sachiez. Pour désactiver ces ancres, qui sont de véritables automatismes inconscients - pour ne pas dire des réflexes conditionnés -, la programmation neuro-linguistique propose un certain nombre de techniques. Celles-ci visent à désensibiliser l'individu, à amortir puis à faire disparaître le mécanisme associatif entre un état négatif donné et les stimuli correspondants. L'hypnose, également, permet de retrouver les circonstances de telles associations et d'en faire prendre conscience au sujet, ce qui désactive l'ancrage.

Pourtant, un problème fondamental demeure. Nous parlons en effet ici d'associations qui se produisent lorsque le sujet est conscient. Mais que se passe-t-il lorsque l'individu est inconscient ? Comment se produit l'ancrage ? Et comment peut-on le désactiver ? Entrons dans le vif du sujet.

 

L'accident de la route

Brigitte a trente-cinq ans. Mariée et mère de deux enfants, elle est chef de service dans une unité de pédiatrie. Elle cotoie en conséquence chaque jour la maladie et sa formation lui permet d'établir un diagnostic. Ni mystique ni spécialement attirée par les thérapies trop novatrices, Brigitte souffre depuis un an d'un ensemble de symptômes qu'elle ne parvient pas à expliquer : oppression respiratoire, baisse de l'acuité auditive, hémorragies importantes au moment des règles et aversion irraisonnée dès que quelqu'un la touche. Médecins généralistes et spécialistes se sont penchés sur son cas sans parvenir à un avis commun. Les traitements qui lui ont été prescrits n'ont fait apparaître aucune amélioration et c'est un peu par curiosité qu'elle décide d'entamer une régression, pensant que, peut-être, sa petite enfance pourrait apporter une réponse à ses maux. Brigitte sait parfaitement à quoi s'en tenir à propos de l'hypnose. Elle pratique régulièrement le training autogène et l'induction se déroule très facilement. Voici la transcription de sa troisième séance.

- Visualisez un livre. Touchez-le, sentez sa matière sous vos doigts, la texture du papier et de la reliure. Maintenant, ouvrez-le au milieu et tournez lentement les pages à l'envers, en revenant vers le début du livre. Ce faisant, vous retournez dans votre passé, vous feuilletez votre histoire à reculons. A trois, vous allez retrouver un événement important de votre passé. 1... 2... 3. Où êtes-vous ?

- Je... Je ne sais pas. (Elle fronce les sourcils). Je suis là et, pourtant, je n'y suis pas.

- Qu'y a-t-il autour de vous ?

- Oh, c'est une scène terrible ! Il y a eu un accident. Plusieurs voitures, et des gens couchés sur la route. On ne sait pas s'ils sont blessés ou morts...

- Et vous, où êtes-vous ?

Elle sursaute et pâlit.

- C'est moi ! C'est moi qui ai eu un accident. C'est moi qui suis couchée là...

- Etes-vous vivante ?

- Oui, mais je suis évanouie. Il y a beaucoup de monde autour de moi. Beaucoup de fumée. Des voitures brûlent, des pneus... Beaucoup de bruit, aussi, beaucoup de bruit.

- Est-ce que quelqu'un s'occupe de vous ?

- Non, ils ont peur de me toucher. Ils ont juste prévenu les secours. Ils sont tous autour de moi et ils regardent mon corps. C'est drôle, je devrais avoir mal et pourtant, je ne sens rien. Je ne sens rien dans mon corps mais rien de ce qui se passe à l'extérieur de moi ne m'échappe.

- A 3, vous allez revenir quelques instants en arrière, juste avant l'accident. 1..., 2..., 3.

- Il va faire beau aujourd'hui. Le soleil se lève finalement. Il faut juste faire attention au verglas sur la... AH ! (Elle lève le bras droit et s'en protège le visage).

- Brigitte ?

Elle remue doucement la tête à droite et à gauche.

- Brigitte, êtes-vous toujours dans votre voiture ?

- Non, j'ai été éjectée. J'ai traversé le pare-brise. Je suis couchée dans l'herbe.

- Etes-vous consciente ?

- Non.

- Vos mains sont-elles en contact avec le sol ?

- Oui.

- Parlez-moi de ce que vous sentez sous vos mains.

- C'est froid, froid et dur.

- Est-ce que vous ressentez autre chose de particulier dans une autre partie de votre corps ?

- Non, juste le froid un peu partout.

- Bien, maintenant, concentrez-vous sur l'intérieur de votre bouche. Avez-vous un goût particulier dans la bouche ?

Elle remue négativement la tête.

- Vous n'étiez pas en train de grignoter quelque chose au moment de votre accident ?

A nouveau, réponse négative de la tête.

- Vous n'avez pas non plus le goût du sang dans la bouche ?

- Non.

- Celui de l'herbe ou de la terre ?

- Non.

- Concentrez-vous maintenant sur les odeurs.

- (elle fronce le nez)... Ça sent le brûlé, le pneu brûlé. Et puis l'essence. Je ne sens rien d'autre que çà !

- Bien ! Maintenant, analysez tous les sons qui parviennent à votre oreille.

- D'abord un grand silence... Puis, le bruit d'une voiture qui se rapproche, ralentit, s'arrête. Une portière qui claque, puis deux. Des voix au-dessus de moi. Une autre voiture approche...

- Attendez, que disent les premières voix au-dessus de vous ?

- (elle semble tendre l'oreille). J'ai du mal à entendre.

- A 3, vous allez mieux entendre. 1... 2... 3.

- (elle secoue la tête). Non, je n'entends pas.

- Allez directement au moment où vous commencez à distinguer ce que disent les voix.

- Maintenant. Il y a beaucoup de monde. Ils font cercle autour de moi et chaque mot se détache. J'entends tout parfaitement.

- Qu'entendez-vous ?

- "On dirait qu'elle a du mal à respirer". "Quelqu'un a prévenu les secours ?". "Mon Dieu, il faudrait faire quelque chose ; le sang n'arrête pas de couler". "Non, non, il ne faut surtout pas la toucher". "Il paraît qu'il faut leur parler sans arrêt, dans ces cas-là, pour les rassurer". "Oui, mais elle n'entend pas quand on lui parle. N'est-ce pas qu'elle n'entend rien puisqu'elle est inconsciente ?"... (Elle se met à secouer la tête en grimaçant de douleur) Mais taisez-vous ! Il y a trop de bruit, trop de bruit !

A l'issue de la séance, je demande à Brigitte de me préciser si ses troubles apparaissent dans des circonstances bien précises ou non.

- Oui, maintenant que vous me posez cette question, je me suis fait à plusieurs reprises la réflexion qu'il y a des points communs dans le déclenchement de mes problèmes. Cela arrive par exemple chaque fois que je vais prendre de l'essence dans une station service. Cela se produit également dans des lieux où il y a beaucoup de monde qui crie. Je me souviens d'un anniversaire où il y avait un bruit pas possible et où j'ai dû quitter la pièce tellement je me sentais mal. J'avais l'impression d'étouffer. Sur les champs de course, aussi. Cela m'est arrivé une seule fois. Je n'y suis jamais retournée. Au cours du dernier tour de terrain, les spectateurs se sont mis à crier le nom des chevaux sur lesquels ils avaient parié et j'ai cru m'évanouir. Je ne supportais ni les cris ni le contact de tous ces gens pressés contre moi. Au bout d'un moment, on m'a secoué tellement le bras que je me suis retournée. C'était mon mari. Il m'a dit plus tard qu'il me parlait depuis un bon moment et que je ne répondais pas. Mais je n'entendais rien. Rien du tout. Oui, les stations service, la foule... Même mes hémorragies ne se produisent que dans des circonstances bien précises. Qu'est-ce que cela signifie ?

Ensemble, nous écoutons l'enregistrement de la séance. Brigitte s'en pénètre intensément. Par moments, elle désigne de l'index le magnétophone et me fait un signe de tête, l'air de dire qu'elle a touché là un point intéressant et que la situation s'éclaire pour elle. A l'issue de notre écoute, c'est elle qui analyse le problème.

- Si j'ai bien compris, il y a eu pendant mon inconscience une association qui s'est faite entre des perceptions sensorielles et il suffit que je me retrouve dans certaines situations pour que des expressions banales, entendues dans cet état d'inconscience, produisent un effet concret... J'ai l'impression d'avoir été intoxiquée par des mots !

Intoxiquée par des mots ! L'expression était bien trouvée. Il a suffi de ramener à la conscience les circonstances dans lesquelles s'est produit l'ancrage pour désactiver ce dernier. Dès cet instant, Brigitte a vu ses troubles s'espacer jusqu'à disparaître tout à fait.

Ce que Brigitte n'a pas souligné, c'est qu'elle aurait pu vivre sans jamais connaître ses problèmes s'il n'y avait pas eu restimulation de l'ancrage. Mais qui, parmi nous, n'a jamais été confronté à des cris, une odeur d'essence ou de brûlé ?... Il a suffi que Brigitte perçoive un ou plusieurs des stimuli qui s'étaient enregistrés en elle pour que l'ancrage soit à nouveau activé. Dès la mise en marche de la machine infernale, c'est-à-dire dès la restimulation suffisante, notre victime s'est donc mise à souffrir de troubles que personne n'a pu expliquer et que l'on a rangés dans le tiroir des maladies psychosomatiques.