Introduction
à l'hypnose clinique

















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Le grand voyage

"Je suis un lebacha"

Parfois, nous l'avons vu, on ne parvient pas à situer le lieu et l'époque dans lesquels se situe la régression, qu'elle soit ou non fondée sur la croyance en des vies antérieures. On ne peut que deviner, supposer en fonction des descriptions, des objets, de la décoration...

Il est en revanche une catégorie de régressions sur laquelle nous ne nous sommes pas encore arrêtés. Je veux parler de ces voyages qui arrachent le sujet à toutes les composantes du présent et le propulsent dans un lointain passé riche en citations très précises de noms, dates, lieux, coutumes, etc. La plupart du temps, le contenu de ces expériences est totalement étranger au sujet. Il n'est inspiré ni par des voyages personnels ou familiaux, ni par des lectures, films ou conférences. Dans ce cas, le praticien est bien contraint de s'interroger sur la provenance de ces informations. La question gagne encore en profondeur lorsque, vérifications faites, ces informations s'avèrent fondées !

Dans ce type de régressions, la dominante émotionnelle est souvent moins marquée que lors des retours à l'enfance. Là où l'on s'attendrait à une libération violente, on assiste plutôt à une "illumination", un émerveillement du sujet. Celui-ci est ébloui par la rencontre avec cet autre lui-même venu d'un mystérieux passé. Il échappe alors totalement aux repères du temps présent. Il marque par exemple une incompréhension très sincère si on lui parle d'un objet inconnu à l'époque dans laquelle il se situe. Il éprouve de même de la difficulté à fournir des explications sur des éléments qui lui paraissent évidents et ne le sont pas pour le praticien.

Parmi les sujets, certains se laissent facilement prendre par les images et oublient de parler. Il faut sans cesse leur poser des questions. D'autres, à l'inverse, n'arrêtent pas de parler. Ils n'ont pas besoin d'être relancés. Ils sont dans leur histoire et les scènes s'enchaînent mais il y a unité de temps et unité de lieu. Il arrive que l'exploration se limite à un monologue. Une fois l'induction réalisée, le sujet embraie sur la première image qui s'impose et ne s'arrête pratiquement pas. De temps en temps, si une pause trop longue se présente, une question suffit à relancer l'histoire.

Voici, pour conclure notre série de régressions sous hypnose, une de ces énigmes qui pourraient nous laisser sur notre faim si un effet thérapeutique indéniable ne leur était associé.

"Je suis un lebacha"

Christophe, avocat de quarante ans. Très cartésien. Souffre d'une timidité maladive, ce qui est pour le moins handicapant pour un avocat. La peur de la prise de parole en public lui trouble la vue et provoque un vertige très pénalisant.

- Pouvez-vous décrire l'endroit où vous vous trouvez ?

- J'habite une très grande ville. Très vaste. Il faut deux heures pour la traverser à dos de mulet. Je ne l'ai traversée qu'une seule fois, lorsqu'on m'a amené au palais sous escorte. Je n'étais jamais venu à la ville. Je viens du nord.

- De quel palais parlez-vous ?

- (Etonné, comme si la réponse allait de soi) Du palais impérial ! Je vis là depuis plusieurs années.

- Que faites-vous au palais ?

- Nous sommes huit garçons, à peu près du même âge. Nous vivons dans un pavillon, tout près de la place des audiences. C'est sur cette place que se réunit le "djiloto".

- Qu'est-ce que le "djiloto" ?

- (à nouveau surpris) C'est le tribunal ! Les juges vont sur la place et donnent leurs sentences devant tous les habitants. Ainsi, tout le monde sait qui a fauté.

- Allez dans votre pavillon à vous. Comment vivez-vous ?

- Il y a une grande pièce dans laquelle nous vivons tous. Nous sommes surveillés jour et nuit par des gardiens.

- Vous êtes prisonnier ?

- Non, on nous garde pour ne pas que nous allions avec des femmes ou que nous fassions des choses entre nous. Nous devons rester vierges.

- Pour quelle raison ?

- Parce que nous sommes des "lebachas". Si nous ne sommes pas chastes, la justice n'est pas bonne. On m'a dit que je resterai ici jusqu'à ma quinzième année, puis je rentrerai dans ma famille ou bien je continuerai de servir au palais. Je garderai peut-être les jeunes "lebachas".

- Qu'est-ce qu'un "lebacha" ?

Il se tortille un peu, fronce les sourcils comme s'il cherchait les mots justes pour s'expliquer.

- Nous désignons les coupables.

- Pouvez-vous en dire plus ?

- (il sourit) Demain, ce sera mon tour. Ce sera mon tour parce que je viens d'avoir douze ans. Ils m'emmèneront dans la ville. Nous ne sortons jamais, sauf lorsque nous devons trouver les coupables. Demain, j'irai.

- A 3, vous allez vous retrouver le jour suivant. 1... 2... 3. Où êtes-vous ?

- Dans le bain. Un gardien me surveille pendant que je me lave. Puis je m'asseois sur un banc et j'attends.

- Qu'attendez-vous ?

- Le prêtre. Il va me donner le bol.

- Le bol ?

- Celui que je dois boire pour accomplir ma tâche.

- Quelle est cette tâche ?

- Trouver les coupables, les assassins et les voleurs.

- Comment trouvez-vous les assassins ?

- Je... je... Voilà le prêtre.

Je choisis de laisser se poursuivre le récit en intervenant le moins possible.

- Il y a le prêtre et les gardiens. Le prêtre me donne le bol et me dit de boire, puis de m'allonger... Je... je ne suis pas bien... La bouche brûle, je bave comme un animal, j'ai l'impression que mes yeux sortent de ma tête et j'ai la tête qui tourne... Tout tourne... Ils amènent la corde et me l'attachent autour de ma taille. Maintenant, maintenant, on me dit d'y aller...

Long silence, pendant lequel le mouvement des yeux sous les paupières est très rapide.

- Je suis dans la rue. Le prêtre me tient par la corde mais je suis loin devant lui. Tout tourne autour de moi. J'avance sans savoir où je vais. De temps en temps, quand je vais trop vite, je sens la corde qui me retient un peu, ou bien j'entends courir le prêtre et les policiers. Je ne vois presque rien, je ne sais pas où je vais. J'entends des cris autour de moi. Les gens crient "lebacha, lebacha !" et ont l'air d'avoir peur. Tout le monde s'enfuit devant moi, ils ont peur. Je renverse des étals, je trébuche, je tombe... Il faut que je me relève, le prêtre s'est arrêté et attend que je reparte. Je dois repartir... Je vais vers une maison, je pousse la porte, la femme s'écarte en criant, je traverse la maison, le jardin, je rentre dans un autre jardin, une autre maison, je ne vois plus rien... Qui je suis ?...

Je suis sur le point de le calmer mais il s'agite de plus belle sur le canapé et reprend "sa course". Un instant plus tard, il tend les bras en avant.

- Homme... Homme ! Je le tiens, je me tiens à lui, je ne sais pas où je suis... J'entends beaucoup de cris. J'ai attrapé l'assassin !

Revenu à sa pleine conscience, Christophe me regarde d'un air abasourdi. Notre dialogue m'apprend qu'aucune référence du récit ne lui est familière. Il n'a aucune idée du pays dans lequel s'est déroulé l'événement ; il ignore ce que peut bien signifier le mot "lebacha".

Lorsqu'il me téléphone, un mois plus tard, pour me dire les changements intervenus dans sa vie, il m'annonce qu'il a fait des recherches à la bibliothèque et qu'il a découvert un ouvrage sur l'Abyssinie au début du siècle. Le rôle des "lebachas" y était détaillé. Ces enfants de douze à quinze ans, qui vivaient sous haute surveillance afin de demeurer totalement chastes, étaient drogués par un prêtre qui les tenait au bout d'une corde et les lâchait en pleine ville. Le "lebacha" était censé conduire infailliblement le prêtre et les policiers à l'auteur du forfait !


CONCLUSION

De nombreux troubles ont été évoqués dans les récits que nous vous avons proposés ; leur liste est loin d'être exhaustive. Il faudrait en effet citer également toutes les affections que l'hypnose traditionnelle traite avec succès (sans pour autant accéder forcément à la cause première). Si des récits particuliers n'ont pas été consacrés à l'ensemble de ces troubles, c'est parce que le champ d'application de l'hypnose active n'est pas un champ clos et aux frontières établies une fois pour toutes. On aura compris qu'un abîme existe entre le trouble, qui est l'expression symbolique d'un mal plus profond, et la cause première que constitue ce mal profond. Les expressions peuvent être multiples et ne sont pas intéressantes en elles-mêmes. Les faits que recouvrent ces expressions sont également innombrables - aussi innombrables que les maux dont souffre l'humanité. Le seul intérêt réside dans la démarche de traduction des expressions symboliques par le sujet. Là se trouve le moteur de la guérison.

Enfin, un dernier mot. Le lecteur pourra s'étonner que certaines pathologies graves - physiques ou psychiques - n'aient pas été abordées dans le cadre de ce site. La raison en est double. Si le récit de guérisons de telles pathologies peut apporter un espoir à certains malades désespérés, la démarche n'appartient qu'à eux. Tout prosélytisme en la matière serait déplacé. D'autre part, il aurait été à mon sens hors de propos de faire le récit de guérisons obtenues dans des situations où la médecine officielle écarte délibérément des thérapies non reconnues. Leur évocation n'aurait servi qu'à heurter les tenants d'une médecine aux angles droits et hors de laquelle il n'est point de salut. Encore une fois, notre culture évolue et il est inutile d'ouvrir de stériles débats quand le malade a, de toutes façons, le dernier mot.